Léa Lippera

Léa Lippera, designeuse chez Design Friction prouve que l’engagement sociétal est une réalité totalement applicable au monde professionnel. Portrait d’une fausse candide adepte d’une provocation constructive.

Encourager le développement de l’esprit critique

À 28 ans Léa Lippera témoigne d’un parcours qui slalome, comme beaucoup de gens de sa génération en quête de sens et de remise en question : « j’ai intégré une classe prépa après mon bac, je suis diplômée d’une école de commerce, puis j’ai travaillé dans des startups pendant deux ans et j’ai bifurqué vers un master en design ». Désireuse de s’orienter vers un métier plus créatif et qui place les utilisateurs au centre du processus d’innovation, au lieu de se préoccuper uniquement d’opportunités de marché, elle trouve en plus dans la pratique du design fiction cet état d’esprit critique et autocritique qu’elle recherchait. Elle précise que « ce type de design n’est pas nouveau, il s’inscrit dans une longue histoire lorsqu'il s'agit de s'interroger sur les transformations de la société dans laquelle il opère ; on dit souvent qu’il prend racine dans le courant du design radical italien des années 60 ».

Léa parvient grâce au design fiction à questionner les technologies pour les appréhender avec plus de responsabilité et moins de naïveté : on parle d’« accélération », de « disruption » et de rendre la vie plus simple, mais sans prendre en compte les impacts sociétaux complexes, sans se poser la question de ce qui est souhaitable, et parfois au prix d’un solutionnisme bien regrettable. Au final, au bout de la Xème startup qui lance sa glacière connectée ou du Xème rendu photoshop qui montre la ville du futur peuplée de voitures volantes, on se rend compte qu’on tourne en boucle sur des visions décevantes ou périmées, dans une sorte de boucle du présent continu.

Anticiper les angles morts et les mésusages des innovations

Son intervention lors du Lab Postal 2018 s’inscrira dans cette démarche d’inciter les entreprises innovantes à anticiper les angles morts de leurs innovations et les frictions qui pourraient se produire dans les futurs usages de leurs produits ou de leurs services. En permettant ainsi de « crash-tester » des futurs pluriels, le design fiction invite à se poser la question de ce qui est préférable – et pour qui - et de ce qui l’est moins, et d’orienter la prise de décision et les pistes d’innovation.

Un site, une application, un objet connecté, un article de journal, autant de supports fictionnels pour incarner les extrapolations du studio Design Friction, où Léa sévit depuis bientôt deux ans : « On emmène des publics vers le débat, dans une ambition double de provocation de la réflexion et d’inspiration d’imaginaires nouveaux. Nos productions ne sont pas destinées à être vendues, elles ne subissent donc pas les contraintes inhérentes à la loi du marché. Je pense que le design fiction devrait s’inscrire comment une étape dans les processus d’innovation classiques, pour innover peut-être plus lentement, mais de manière plus réfléchie, en prenant en compte la complexité du monde ».

 Léa Lippera nous parle avec malice des « provotypes » qu’elle est amenée à dévoiler à des publics arrachés à leur zone de confort grâce à ces « prototypes provocants » parfois plus vrais que nature, pour suspendre l’incrédulité et permettre de se projeter dans des visions du futur pas toujours souhaitables. Cette jeune tête bien faite n’a pas dit son dernier mot et saura créer l’évènement lors du Lab Postal en suscitant des réactions peut-être inattendues mais forcément très constructives.